Introduction (Gallabat – El Wak)

Jusqu’à présent la situation des deux belligérants était relativement équilibrée et orientée vers une attitude attentiste ou tout au moins défensive. Côté Italien, cette stratégie correspond aux orientations du Duce et de l’État-Major. Isolées géographiquement, mal préparé et manquant de matériel moderne, les troupes italiennes sur place n’ont strictement aucun intérêt à se lancer vers une stratégie plus offensive. Si quelques attaques sont lancées durant l’été 1940, elles visent davantage à renforcer les lignes de défense par la capture des principaux forts frontaliers commandant les accès aux points d’eau et infrastructures routières. La conquête de la Somalie britannique correspond au même objectif en permettant d’éliminer une enclave adverse et raccourcir le front à couvrir. L’idée, véhiculée par certains auteurs, selon laquelle les Italiens ont laissé passer l’occasion d’infliger un lourd revers à des forces britanniques limitées au Kenya et Soudans doit être fortement relativisée. Tout d’abord, la situation des Britanniques est loin d’être aussi faible avec l’arrivée progressive durant l’automne de renfort en provenance des Indes, de l’Afrique du Sud, ainsi que de diverses colonies africaines. En outre, une offensive en direction du Soudan aurait été un véritable cauchemar logistique pour les Italiens étant donné l’étendue de la superficie à traverser pour remonter vers l’Égypte et la quasi-absence d’infrastructure. Il ne faut pas, en outre, oublier la nécessité pour les troupes italiennes de devoir gérer une véritable rébellion dans tout l’est et le nord de l’Éthiopie.

Côté britannique, cette position strictement défensive s’explique par un besoin réel de renforcer les effectifs sur place et surtout d’entraîner des troupes essentiellement inexpérimentées. Néanmoins, l’Afrique orientale est dans la pensée du commandement britannique et du Général Archibald Wawell. Celui-ci est conscient de la nécessité de sécuriser ses lignes arrière et sa logistique avant d’envisager une victoire en Afrique du Nord. Or, la mer Rouge est l’une de ces artères vitales. Suite à la fermeture de la mer Méditerranée, les besoins ne peuvent passer que par deux directions : l’Empire des Indes ou par le contournement de l’Afrique. Dans les deux cas, les navires doivent traverser la mer Rouge pour accéder à l’Égypte, c’est-à-dire à portée des aérodromes et ports italiens. De surcroît, la présence italienne a pour conséquence de classer la mer Rouge en zone de guerre, ce qui exclut la navigation de tout navire américain. Il est, en conséquence, essentiel d’éliminer ce danger.

            Sans entrer dans le détail de la stratégie britannique, dont il sera question ultérieurement, la situation change progressivement au mois d’octobre pour plusieurs raisons. Tout d’abord, on peut noter un changement dans le commandement avec l’arrivée des General William Platt au Soudan et Alan Cunningham au Kenya avec pour instruction de relancer l’esprit offensif. Ensuite, des renforts non négligeables sont progressivement déployés sur les deux fronts. Enfin, une double pression politique est imposée par le General Jan Smuts, le Premier ministre sud-africain, pour obtenir une victoire durant la première moitié de l’année 1941, ainsi que par Winston Churchill avec une position progressivement de plus en plus instable pour le General Archibald Wawell. Dans l’attente d’une offensive simultanée sur les deux fronts pour le début de l’année 1941, décision est néanmoins prise de lancer une série progressive d’attaques afin de renforcer les positions de départs et rester la qualité des troupes. La première commence le 6 novembre 1940, au Soudan, profitant de l’arrivée des premiers éléments de la 5th Indian Division, le General William Platt décide de préparer une attaque visant à la reconquête de la position frontalière de Gallabat. Il dispose, alors, de la Soudan Defense Force, de la 10th Indian Infantry Brigade et de huit Matilda du 6th Royal Tank Regiment. L’affrontement tourne, au départ, en faveur des Britanniques qui emportent rapidement la position avec de lourdes pertes pour le 27e Bataillon colonial italien. Suite au succès initial, le Brigadier Willaim Smit, en charge des unités, reçoit l’instruction de continuer en direction de Metemma où la position italienne est néanmoins plus solide. En parallèle, la Regia Aeronautica reçoit l’ordre de concentrer toutes ses forces pour soutenir les troupes italiennes. La bataille aérienne qui s’engage tourne à l’avantage des Italiens qui conquière la supériorité aérienne. Dès la première journée, les K Flight et No.1 (SAAF) Squadron sont quasiment éliminés comme force combattante avec la perte de cinq Gloster Gladiator sans contrepartie. Les Sud-Africains déplorent, en outre, la perte de leur chef d’escadrille. Au sol la situation n’est guère meilleure puisque les Matilda sont rapidement mises hors d’état de nuire par l’adversaire. Harassées par l’artillerie et les vagues successives de bombardiers italiens, les troupes britanniques craquent littéralement en fin d’après-midi, tandis qu’une partie d’entre elles fuit en panique le champ de bataille. Malgré leurs tentatives, les officiers sont incapables de reprendre le contrôle et le General Slim est contraint d’ordonner en catastrophe une retraite générale tout en faisant détruire le matériel demeuré sur place donc les trois dernières Matilda disponibles. Les pertes s’élèvent à environ 200 hommes.

Cette première bataille marque un premier tournant en Afrique-Orientale italienne puisqu’il s’agit de la dernière victoire italienne et défaite britannique. En parallèle, la décision italienne visant à concentrer ses moyens aériens dans un secteur précis montre des limites réelles en termes de logistique et de nécessité de dégarnir les autres fronts. Sur ce point, il ne faut pas oublier le front intérieur face aux rébellions éthiopiennes. Souffrant d’une absence de tout renfort possible, obligé de disperser toujours plus ces moyens pour intervenir sur les différentes zones d’affrontement, la Regia Aeronautica ne sera plus en mesure de concentrer ses forces face aux offensives britanniques. Ceci au moment où la RAF et la SAAF est en mesure de recevoir davantage d’avions plus modernes comme les Bristol Blenheim et les Hawker Hurricane.

Sur le front sud, une opération similaire est lancée le 16 décembre 1940 en direction d’El Wak avec des éléments de la 1st South African Infantry Brigade, de la 24th Gold Coast Brigade et de la 1st South African Light Tank Company, sous les ordres du General sud-africain Dan Pienaar. L’attaque est un succès puisque la position italienne tombe avant la fin de la journée. Sans entrer davantage dans les détails de cette bataille, au final assez mineur dans son objectif et envergure, elle permet de mettre en évidence plusieurs éléments. Tout d’abord, on note la prise rapide de la supériorité aérienne par la présence des Hawker Hurricane sud-africains. En parallèle, les Haertbee du No.40 (SAAF) Squadron sont en mesure d’assurer une très bonne coopération avec les troupes au sol, tandis que plusieurs Ju.86 du No.12 (SAAF) Squadron sont envoyés pour bombarder les positions italiennes avant l’assaut. Au sol, l’action est menée avec une très bonne attente entre l’infanterie et des troupes motorisées chargées de contourner et couper les lignes de retraite adverses, ce qui illustre l’aspect futur des opérations sur le front sud. Enfin, l’aspect politique est fortement présent avec le choix de la date de l’attaque à la demande du Premier ministre sud-africain Jan Smuts. Le 16 décembre correspond en Afrique du Sud au Dingaan’s Day, un événement sacré de la mythologie nationaliste afrikaner, lorsqu’environ cinq cents Voortrekkers sous les ordres des Kapitan Andries Pretorius et Sarel Cilliers remportent une victoire majeure contre les troupes Zulu lors de la bataille de Blood River en 1838. Jan Smuts souhait s’attirer le soutien des milieux nationalistes et de la majorité de la population blanche afrikaner relativement hostile à l’idée de combattre aux côtés de l’Empire britannique, tout en renforçant la place des troupes sud-africaines dans le dispositif britannique par une victoire éclatante. Pour preuve, il s’empresse dès les jours suivants de proposer l’envoi d’une division sud-africaine supplémentaire.

Ainsi, la victoire d’El Wak marque le second tournant des évènements en Afrique-Orientale italienne avec une des premières défaites italiennes sur le théâtre d’opérations, tout en fournissant les premiers éléments du futur succès allié sur le front sud : une offensive éclair avec des troupes motorisées, une volonté de contourner les défenses adverses par des mouvements multiples, une action active de l’aviation pour conquérir la supériorité aérienne et coopérer activement avec les troupes au sol, mais aussi une influence politique très forte dans les choix. Côté italien, cet échec très relatif est néanmoins bien pris en évidence puisque le General Gustavo Pesenti, commandant du secteur de Juba, est immédiatement remplacé par Carlo de Simone (à la tête de l’offensive contre la Somalie britannique). En outre, les rapports italiens font état d’une forte inquiétude en raison de la totale inefficacité de rares munitions anti-blindé, pour l’essentiel en provenance des stocks capturés lors de la conquête de la Somalie britannique.

Les événements de Gallabat et d’El Wak marquent clairement le tournant en Afrique-Orientale italienne entre la situation défensive d’équilibre et les futures offensives alliées au début de l’année 1941.

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